Une autobiographie fascinante
Ce roman de Brigitte Lurton nous plonge, dès les premiers mots, dans un monde terrifiant et cruel.
Normal, allez-vous me dire, puisqu’il s’agit de l’histoire de Barbe-Bleue, que tout le monde connaît et qui, moi, me fascinait totalement dans mon enfance. Cette pièce interdite, cette petite clef, cette tentation ! J’adorais cette histoire et ce suspense terrible et j’en avais des frissons d’angoisse.
Quelle surprise donc de découvrir ce livre ! J’en profite pour remercier ici Brigitte Lurton qui a eu la gentillesse de me le faire parvenir et qui m’a fait confiance.
Cette biographie romancée s’inspire de la vie de Gilles de Rais, compagnon de guerre de Jeanne d’Arc, homme barbare et d’une grande cruauté qui viola et tua de nombreux enfants et adolescents. Il fut arrêté et mis à mort.
La première partie du roman nous laisse voir le point de vue de Barbe-Bleue, homme très grand, très imposant à la barbe si noire qu’elle en a des reflets bleus. Imbu de lui-même, rempli d’orgueil, c’est un homme sans empathie, sans humanité, qui considère les femmes et les gens de condition sociale inférieure comme des êtres pires que des animaux.
« Caché dans les joncs, j’épiais les gosses nus dans le ruisseau, les femelles déféquant au fossé et les vieux pareils à des linges de rebut. Tous plus animaux que leurs vaches et leurs cochons ».
Il aime surtout les chevaux et la chasse, il prend plaisir à la mise à mort de ses proies.
« Administrer la mort, c’est le pouvoir suprême ».
Les mots de Brigitte Lurton sont efficaces car ils nous poussent à détester cet homme inhumain. Le langage utilisé est magnifique, c’est un plaisir de lire ces pages si bien écrites : « Le maître de maison, vêtu d’une pelisse de velours garnie de martre, sa barbe brillant comme un plastron d’acier noirci, accueillait ses hôtes dont les chevaux faisaient résonner la cour. Partis pour la plupart avant le lever du jour et même pour certains la veille, accompagnés d’une suite armée, les cavaliers aux manteaux de loup, de vair ou de lynx et l’épée battant le flanc de leur monture se pressaient au porche. Ils haïssaient leur amphitryon pour la supériorité dont il s’était investi, mais se rendaient à sa convocation, soucieux d’amadouer cette bête fourbe et brutale. L’hôte s’ingéniait à placer ses convives selon leurs inimitiés et jamais ne lançait la conversation. Il eût pourtant suffi d’un mot, « chasse » ou encore « Roi » pour que les esprits s’échauffassent mais il jouissait du silence gêné que ne meublaient ni les tintements de vaisselle ni les mastications résonnant entre les murs où ricanaient les trophées. L’œil goguenard, il observait ces têtes baissées sur la porcelaine, ces mains baguées affairées au ragoût, ces regards furtifs. Chacun mangeait et buvait comme eût fait bête à l’étable, pourléchant ses doigts des sauces parfumées, ingurgitant viandes tendres, terrines épicées et vins entêtants ».
Ce roman est court mais percutant, il n’y a aucun temps mort. Il renvoie à une problématique qui fut toujours d’actualité, depuis la nuit des temps : la violence faite aux femmes, très bien illustrée, dans la deuxième partie du livre, par les chapitres aux noms des différentes épouses du monstre. Violence d’autant plus acceptée, à l’époque, puisque les jeunes filles étaient éduquées pour devenir de parfaites épouses soumises à leurs maîtres.
J’aimerais souligner aussi tout l’art dont a fait preuve l’auteure pour restituer cette ambiance médiévale, sombre et inquiétante. Le XVème siècle et son lot de cruautés et d’injustices, où il ne faisait pas bon être femme …
Un livre à dévorer donc, au plus vite.
Publié le 5 octobre 2026